Les Jardins d’Eden – Pierre Pelot

Journaliste pour le quotidien régional, trois polars médiocres à son actif, alcoolique et récent greffé, Jip vit une sale période. La disparition de sa fille Annie le ramène aux sources, dans une quête qui a tout d’un parcours halluciné. Le décor, d’abord. Une route fourchue, un pont à franchir, un village nommé Paradis auquel succède Charapak, au fond de la vallée.

« Puis – au-delà d’une frontière enfouie sans autre marquage particulier que cette lourdeur soudaine qui vous pesait aux épaules, et comme si un souffle accompagnateur humide s’élevait de quelque part, un courant d’air cardé en soupir, franchie quelque limite suspendue dans les feuilles et le pas devenu bizarrement silencieux sur la terre battue du sentier balayé de toute pierre –, dans la clairière enfouie au cœur des profondeurs, en bout du long couloir étroit de Charapak, le campement, le casse, le bas hameau. »

L’écriture, ensuite. Avec elle, Pierre Pelot emberlificote, fait perdre haleine et sème le trouble. A quelle période se situe le récit ? Le jour où le corps de Manuella a été retrouvé ? Celui des dix-huit ans d’Annie ? Seules indications : été, automne, août… La flèche du temps semble aussi fragile que l’esprit de Jip. Son ex-rédac chef le regarde comme un mort-vivant, ses amis d’enfance guère mieux. La complicité qui les unissait semble bien loin. Ils prospèrent à la tête du camping-casino Les jardins d’Eden.

Forêt, étangs, et campements manouches dessinent une zone mystérieuse et dangereuse. La guerre a laissé un réseau de galeries souterraines. Les tranchées sont remplies d’eau où se baignent des femmes fascinantes. Le tout dernier roman de Pierre Pelot s’ouvre sur une référence aux films d’épouvante de la Hammer pour se clore sur une allusion à un western. Ce n’est pas pour rien. L’ambiance de cette ancienne cité ouvrière devenue friche peuplée de monstres a tout d’une série Z. Les angoisses et les mythes ressurgissent. La mort rôde, la folie aussi. Les vivants ne le sont qu’au prix de certaines morts et Jip veut juste retrouver sa fille ; ni lui ni le lecteur ne savent vraiment s’il y parvient. Par bien des aspects, on se sent dans ce fabuleux roman de Harry Crews Nu dans le jardin d’Eden. Mais là où l’auteur américain questionne le travail et la condition ouvrière, le français plonge dans le rapport à la mort et à la maladie. En commun, des personnages fantastiques et l’importance des corps. Ultime fantôme, une peinture d’un certain PP est affichée au mur du bar : Ours bleu avec une fille en casquette…

Caroline de Benedetti

Les jardins d’Eden, Pierre Pelot, collection Série Noire Gallimard, 256 pages, 2021

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