Utopiales 2019/Un entretien avec Laurent Genefort

Auteur de science-fiction et de fantasy depuis la fin des années 80, Laurent Genefort possède une bibliographie impressionnante avec une cinquantaine de romans, des nouvelles et scénarios. Comme un artisan, il bâti pièce après pièce un univers riche et foisonnant, avec comme pierre angulaire : Omale, livre-univers, vaste fresque romanesque qui n’a pas encore révélée tous ses secrets. Durant les Utopiales, j’ai eu la chance de pouvoir lui poser quelques questions.

Entretien audio enregistré le 1er novembre 2019 aux Utopiales.

Vous avez publié votre premier roman à la fin des années 80 ( Le bagne des ténèbres) chez Fleuve Noir Anticipation. Le paysage éditorial a beaucoup changé depuis, l ‘offre est pléthorique. Pensez-vous qu’il soit plus facile ou plus difficile pour les jeunes auteurs/autrices d’être publiés aujourd’hui ?

C’est à peu près pareil. Les conditions ont changé donc c’est toujours difficile. Mais c’est peut-être pas la même difficulté qu’avant.Moi, je suis arrivé dans une période de transition où c’était la fin d’un monde, mais le nouveau n’avait pas encore éclos. J’ai eu la chance de publier chez Fleuve Noir qui était un éditeur populaire qui avait une collection, ce qui n’existe quasiment plus on va dire. En tous cas, une collection pérenne avec une ligne éditoriale qui permettait au jeune auteur que j’étais de faire ses armes. C’était ça la force d’un certain monde de l’édition, avec des directeurs de collections appointés comme tel, avec des comités de lecture et une sorte de sécurité de l’emploi qui permettait de construire quelque chose sur le long terme. Maintenant chaque bouquin doit se vendre et la pression est plus forte sur les auteurs. Je vois la pression qui pèse sur leurs épaules, qui ne pesait pas sur les miennes, d’avoir un roman beaucoup plus fini que les miens à l’époque. Des auteurs qui ont l’âge que j’avais et qui me semblent plus mâtures que moi à leur âge.

A la fin des années 80, il n’y avait pas d’économie de pénurie, nous étions déjà en surproduction. Aujourd’hui, le monde s’est un peu « googliser « , et maintenant ce n’est pas le fait de publier qui est problématique, c’est de sortir du lot. Il faut atterrir sur la première page des recherches. Nous, avant même d’être publiés dans la collection FNA, nous étions sur la première page. Maintenant c’est plus chaotique, mais comme toute situation chaotique, ça aussi ses avantages. On a des succès que l’on attendaient pas et aussi peut-être une plus grande liberté. Les contraintes éditoriales apparaissent moins ou en tout cas elles sont plus codées.

Vous avez scénarisé Noô de Stephan Wul pour une adaptation en bande-dessinée. Ce livre faisait partie de votre thèse sur les livres-univers. C’est une sorte de retour aux sources ?

Oulah ! C’est une longue histoire ! C’est Olivier Vatine, qui comme moi, est un amoureux de toute l’œuvre de Stephan Wul, et qui voulait depuis des années adapter toute son œuvre en bande-dessinée. Il a réussi à monter une collection d’abord chez Ankama puis ensuite chez Glénat. On se connaissait parce qu’il avait fait deux couvertures pour moi. Il m’a demandé de scénariser Noô parce que c’est un roman qui m’accompagne depuis que j’ai 14-15 ans, et que je lis régulièrement. C’est un roman matriciel chez moi, c’est un des bouquins de ma formation de lecteur, d’écrivain, et d’homme. Je vis dans Noô depuis tellement d’années que passer au format BD c’est une sorte de réduction de quelque chose qui flotte en moi depuis très longtemps et qui a générée énormément d’images mentales.

Justement, a t-il été difficile de se détacher de cette appropriation de l’œuvre pour pouvoir la restaurer quasiment telle qu’elle avait été écrite par Wul ?

A partir du moment où on change de médium, on laisse quelque chose qui appartient à la littérature. C’est comme une traduction, on traduit le langage de la littérature dans le langage de la BD, et on sait que l’on va laisser des choses derrière. Surtout en trois tomes, sur un bouquin aussi monumental que Noô, je savais que je serais juste dans l’écorce de cette œuvre, pas dans le cœur. Mais j’ai essayé qu’au moins, ce ne soit pas contradictoire. Ma peur, c’était de faire quelque chose qui soit en contradiction avec l’œuvre initiale. J’ai l’impression que ce que j’ai fais avec le scénario reste fidèle avec le point de vue de Wul sur le monde, qu’il a essayé de montrer à travers Noô. C’est compliqué. C’est des poupées gigognes, car derrière Noô, il y a Wul. Et quand je fais une adaptation, je rajoute ma propre couche.

On a l’impression que l’adaptation est presque plus compliquée que la création.

Les deux sont compliquées. Il y a des facilités à adapter parce que l’on a déjà une histoire. Mais il y a des difficultés propres à l’adaptation qui ne relèvent pas de la création. Et en même temps, il y a de la création dans l’adaptation.

Dans le même ordre d’idée, je me demandais si on vous avait déjà proposé d’adapter Omale en bande-dessinée ?

J’ai eu des propositions. Le problème c’est que Omale, c’est quelque chose qui me tient très à cœur. Autant certains livres, ça ne me posent pas de problème qu’ils soient scénarisés par autrui. Pour moi amener un adaptateur, un scénariste, c’est aussi enrichir l’univers ; et il n’y a aucun problème pour que mes romans servent de matériaux de base. Je ne suis pas du tout un intégriste de l’adaptation où il faut que ce soit le plus fidèle possible. Au contraire, ça doit nourrir, être ajouté au pot commun de l’imaginaire. Je n’ai aucun problème même avec le fait d’être « trahi « . Mais Omale, c’est particulier, et ça m’embêterait qu’il y ait des choses qui ne me plaisent pas dedans, parce que j’ai un rapport émotionnel avec ce cycle plus qu’avec d’autres romans à moi.

Mais vous pourriez vous-même le scénariser ?

Voilà, ça imposerait que je le scénarise. Mais paradoxalement, je ne suis pas sûr d’être le meilleur pour le faire parce que la grammaire de la BD c’est des années d’expériences et il y a des scénaristes infiniment plus doués que moi en bande-dessinée. Donc même si je le faisais, ça ne ferait pas une excellente BD. On va peut-être couper ça. (rires)

Dans le recueil Colonies, il y a une nouvelle que j’ai beaucoup appréciée, c’est « Le dernier Salinkar  » où vous évoquez des cultures intensives humaines qui détruisent la biosphère d’une planète. Est-ce que l’écologie devient, aujourd’hui, une problématique majeure du space opera ?

C’était déjà le cas, tout le space opera moderne est écologique. Pas forcément écologiste, mais il tient compte des contraintes écologiques. C’est intéressant, parce qu’il aurait pu tomber en désuétude à cause de la raréfaction des ressources et de la disparition des espèces à cause des activités humaines. Et présenter un monde avec plein de planètes, avec des ressources quasiment illimitées, on pourrait considérer que c’est une sorte de nostalgie de cette époque où on pouvait piller des ressources sans aucun scrupule parce que l’on pensait que de toute façon ça se reconstituerait.

Alors qu’en fait, on s’aperçoit que l’on va plus vite que la musique et que l’on extermine les espèces et qu’elles n’ont plus le temps de se régénérer et encore moins de s’adapter.

Mais non, le space opera demeure vivace et il a intégré ces thématiques là. Et on peut tout à fait faire du space opera aujourd’hui et traiter des problématiques contemporaines comme la disparition des espèces et de l’anthropocène.

Vous appuyez sur beaucoup de disciplines scientifiques différentes pour créer vos univers. Est-ce que parfois vous vous faites aider par des spécialistes, est-ce que vous demandez des conseils pour que vos mondes soient crédibles ?

Ce que j’essaye de faire valider quand je peux ce sont les chiffres, quand il me faut des rapports d’échelle pour être sûr de ne pas me planter. Et puis des fois, c’est arrivé sur Omale, certaines idées sont le fruit d’un dialogue avec un scientifique. Il ne va pas forcément me donner des idées. c’est plutôt le fait de rebondir dans un dialogue, c’est dans l’échange que jailli l’idée. Et il y a certaines idées, je ne sais même pas d’où elles viennent.

Même dans le livre-univers qui est censé être le truc le plus cohérent en SF avec des mondes qui tiennent vraiment debout. Si on gratte un peu on trouve le truc qui va faire que l’on sait que ça ne peut pas tenir, et souvent c’est la gravité. La gravité, c’est la force qui emmerde tout le monde quand même ! (rires) Parce que c’est une force qui est très faible, très diluée. Il faut des masses considérables pour que la gravité se fasse sentir. Alors que l’électromagnétisme, par exemple, il suffit de taper sur une table pour se rendre compte que c’est elle qui rend les objets solides. La gravité, c’est une force très emmerdante dans le cadre de la SF et aussi de la science. Et en fait, quand on crée un monde on sait que l’on va laisser une partie de la réalité de côté. Mais ce n’est pas grave parce que, ce que l’on fait, c’est une expérience de pensée. Et cette expérience de pensée, c’est une fenêtre ouverte, et la SF n’a pas besoin d’être vraisemblable à tous les niveaux. Où il faut qu’elle soit vraisemblable, c’est dans le cadre du sujet que l’on traite. Et là, il faut être un minimum informé et crédible.

Vous préparez beaucoup vos univers avant de commencer à écrire. Vous prenez des notes, faites des croquis. Qu’est ce qui vous plaît le plus ? Est-ce la phase de recherche ou bien la processus d’écriture ?

C’est deux choses différentes, mais la phase de conception est quand même la plus fun, vraiment de loin, parce que c’est juste du plaisir : le plaisir de la création. Alors que dans l’écriture romanesque, il y a beaucoup de contraintes : c’est de la technique, c’est revenir sur des phrases. La phase de conception ne ressemble presque pas à du travail tellement le plaisir est intense.

Vous avez exploré énormément de thématiques différentes dans vos romans. Je pense à la colonisation humaine d’une planète dans  Lum’en , à l’histoire d’une compagnie de transport interplanétaire avec la trilogie  Spire , à Omale, bien évidemment, et il y en a beaucoup d’autres rien que dans le recueil Colonies. Est-ce qu’il reste des thématiques que vous aimeriez explorer dans le space opera ?

Oui, mais je les garde pour moi ! (rires). Le space opera est presque aussi vaste que la SF parce que ce n’est qu’un cadre. On peut tout faire dans le space opera. On peut faire du roman d’aventure, du roman psychologique, de la critique sociale. C’est juste un cadre spatio-temporel, à l’intérieur duquel on peut faire des bouquins très intimistes ou des grandes fresques historiques. Je m’étais amusé à faire un bouquin qui se passe dans une station spatiale avec juste un homme seul et aucune action ( L’homme qui n’existait plus, dans le recueil Colonies) . Jusqu’à Omale, avec cinquante personnages, des vaisseaux partout, et trois races différentes pour montrer que l’on peut faire des choses très très différentes. Même si on fait du space opera toute sa vie, on aura pas épuisé le sujet.

Quels sont vos projets d’écriture ?

J’ai des projets d’éditions chez Critic, l’un de mes deux éditeurs principaux avec le Bélial’. Critic, ils sont un peu spécialisés dans la réédition de mon fond chez Fleuve Noir et ils vont rééditer dans un seul volume deux de mes romans : Dans la gueule du dragon et Une porte sur l’éther qui sont réédités ensemble parce qu’ils ont le même personnage. Et comme pour les autres romans ce sera entièrement réécrit ; ça va sortir rapidement, au début de l’année prochaine. Et puis je travaille sur une uchronie qui se passe en 1925 dans un monde où il y a eu des changements historiques majeurs, qui sont eux-mêmes des conséquences d’un truc scientifique. C’est une uchronie qui est basée sur une conception différente du monde ;c’est un peu abstrait, mais je ne peux pas en dire plus.

Une dernière question. Quand pourrons-nous retourner sur Omale ?

Pas tout de suite, parce que j’ai deux, trois bouquins à écrire avant. Mais il y aura une nouvelle avant le prochain roman, une ou deux même. Je perds jamais le contact total avec Omale. Je continu à vivre à l’intérieur. Omale est toujours un peu en moi, en toile de fond. C’est un monde que je quitterai probablement jamais totalement.

Pour aller plus loin :
Le site de Laurent Genefort : Omale
La page sur Noosfère
La fiche de Noô sur bédéthèque
Chronique sur le recueil de nouvelles Colonies

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